Une poupée qui fait peur






Alice a 22 ans. Lorsqu’elle était enfant, elle a d’abord eu deux peluches lapins en guise de doudou.
Elle les appelait les Pinpin. Mais, lorsqu’elle les a perdus vers l’âge de quatre ans,
son grand-père lui a offert une poupée de chiffon « qui fait peur » pour les remplacer.
« Une poupée que seul un vieux pourrait acheter » selon Alice. Aujourd’hui elle ne dort plus avec
mais quand elle était petite, elle frottait les pieds ronds et dodus de la poupée sur son visage.
C’était un rituel de caresse qu’elle refait parfois aujourd’hui. « C’est hyper agréable et réconfortant ».
Lorsqu’elle a arrêté de dormir avec, sa sœur se sentait triste car Poupée n’avait plus l’odeur d’Alice.
C’était un membre de la famille, une mini Alice. Tout le monde l’aimait.




Pendant son adolescence elle s’est détachée de sa poupée par phases. Mais l’année dernière,
lorsque son grand-père est décédé, elle a dormi plusieurs nuits avec Poupée, en son hommage.
À cette même époque, elle a utilisé sa poupée pour son projet de dessin, au sein de son atelier.
Elle a alors commencé à la dessiner. Dans les textes qu’elle a mis en relation avec ses illustrations,
elle a parlé de « la chatte » de la poupée qui en est manifestement dépourvue.
Pour « rendre un bout d’humanité » à sa poupée, elle souhaitait lui apporter une dimension « sexuelle ».
Tout comme durant son enfance, la poupée s’est alors révélée comme un substitut et a servi de transition
entre le monde extérieur et Alice qui ne jugeait pas intéressant d’utiliser son propre corps.
Avec ce projet et sa poupée, elle a réussi à observer sa sexualité de manière « nouvelle et libératrice ».
Mais l’aspect pornographique de certains dessins lui a fait prendre une certaine distance avec sa poupée.
« Est-elle fâchée ? » se demandait Alice. Au départ, objet d’enfance qu’elle avait précieusement gardé
comme tel jusque-là, Poupée s’est retrouvée dans des situations typiquement féminines qui lui ont conféré
une certaine humanité. Mais, à force de la manipuler, de la montrer, de l’exposer, de la mettre sous le feu
des projecteurs, et sans jamais lui demander son avis, Poupée a définitivement repris sa place initiale,
son statut d’objet. Une poupée de chiffon. Finalement, Alice a le sentiment
qu’elle a « un peu niqué la magie » à travers son projet d’étude.




Selon Alice, sa poupée a vraiment participé à son (auto)éducation. Si elle avait eu un autre doudou,
elle n’aurait sans doute pas été la même personne. Elle aurait pu sans doute être différente sur des détails
mais cette poupée a été déterminante pour certains aspects de la vie d’Alice.