C’est une drogue






Voici Forest.
Madeleine a 23 ans et possède ce doudou depuis toujours, mais au départ c’était un simple jouet
parmi les autres. Elle l’a prénommé ainsi après voir vu le célèbre film Forest Gump quand elle était enfant.
Il lui avait été offert par le témoin de mariage de ses parents, décédé quelques années plus tard.
Si Madeleine ne prêtait pas grande attention à ce nounours, sa mère, elle, y était très attachée.
C’était un souvenir de leur ami qu’elle ne pouvait se résoudre à enlever de la chambre de sa fille.
Et puis finalement, vers ses trois ans, comme prise d’un sixième sens, Madeleine a décidé de dormir avec.
Depuis ce jour elle ne s’en est (presque) jamais séparée. Petite, elle l’avait constamment sur ses genoux.
D’ailleurs sur le portrait de famille offert pour l’anniversaire de mariage de ses grands-parents,
le peintre a pris grand soin de représenter Forest.




Si elle à l’adolescence elle l’a quelque peu délaissé, par gêne, aujourd’hui ils partagent quotidiennement
le même lit. Lorsqu’elle le gratte (très souvent) ça lui procure du bien-être, ça la détend.
Si elle ne le faisait pas elle serait tentée de grignoter par exemple. Par instinct compulsif,
elle peut arrêter toute activité pour se précipiter dans sa chambre et retrouver Forest. « C’est une drogue ».
Mais il ne faut pas qu’elle le manipule de manière excessive car elle peut se sentir mal après,
comme si elle avait englouti une plaquette de chocolat.




Forest se dégradant continuellement, elle a tenté à plusieurs reprises de le rafistoler.
Quand elle était petite fille, sa mère l’a « recousu, recousu, recousu et encore recousu »
avec des pièces de tissu en tous genres et même des torchons de cuisine.
Puis Madeleine a effectué elle-même les réparations, à son tour. À la suite d’un évènement traumatique,
elle a réalisé un projet à partir de son doudou. Elle avait peur la nuit, peur des portes aussi.
Elle a monté ce projet autour de la paranoïa dans lequel elle a refabriqué son doudou en lui donnant
un cœur et un cordon ombilical, en le brodant et en le colmatant. « C’était un truc symbolique de force ».
Personne ne comprend pourquoi elle s’obstine à le garder.
Sa belle-mère dit que « C’est une horreur et que ça doit être plein de microbes ».
Et lorsque ses amis le voient, ils le prennent avec des pincettes en demandant, dégoûtés :
« Mais ahhh qu’est-ce que c’est ? ». Mais ce doudou est un peu comme une partie d’elle.
Elle ne s’en séparera pas tant qu’il ne se sera pas entièrement désintégré.
Dans les moments les plus critiques, c’est la première chose à laquelle elle pense.
Comme la fois où sa mère et elle ont cru qu’il y avait un incendie dans l’immeuble.
En attendant l’arrivée des pompiers, la mère et la fille faisaient les cent pas.
L’une avec son enveloppe pleine de cash dans les mains. L’autre avec son doudou.